Tous les articles par Kristin Enez

Curiosités hétéroclites île-grandaises

 

Les laisses de mer

La mer abandonne sur l’estran une litière de résidus organiques et d’éléments créés par l’homme.

Ces derniers, objets du plus grand des mépris, ont suscité l’intérêt d’Anne, promeneuse infatigable des grèves d’Enez Veur et de ses îlots.

Viennent-ils de loin ? de très loin ? Quel voyage ont-ils entrepris ? À qui appartenaient-ils ?  Qu’est-il donc arrivé à leur propriétaire ?

Ils se sont laissés porter au gré des vents et des courants…

“Objets inanimés, avez-vous donc une âme …”

Anne réside régulièrement sur l’Ile Grande depuis une douzaine d’années.

Elle ramasse, lors de ses promenades sur les grèves et les îlots environnants, des objets naturels ou des artefacts déposés par la mer (bois flottés,  plastiques, graines, cordages…).

Elle les valorise sous forme d’assemblages représentant des silhouettes, animaux, bateaux, etc.

Elle s’impose, pour les concevoir, de ne faire subir aucune transformation aux matériaux patiemment récoltés et c’est la diversité des formes naturellement sculptées par la mer qui l’inspire et qu’elle recherche.

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On se “coiffait” à Enez Veur !

Qu’elle a fière allure, notre mamm, en coiffe du Trégor !

Mamm ne sort jamais “en cheveux” !

Chaque matin, munie d’un peigne et d’épingles à cheveux, elle modèle sa chevelure et se pare de sa coiffe. Celle  “de tous les jours” n’est pas celle “du dimanche” ou “des grands jours ! Pour aller à la grève ou au champ, elle en porte une autre bien particulière

Mais rien ni personne ne l’empêchera de porter la coiffe du Trégor.

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Si elle reste à la maison ou à la ferme, mamm met sa toukenn de tous les jours, celle en simple fil.

C’est plutôt pour rendre visite à la famille que les rares femmes qui en possèdent portent la touken brodée.

Mais dans les grandes occasions

noces, enterrements, voyages ou jours de pardon,

mamm ajuste avec soin sa coiffe des grands jours (la cornette).

Adèle Garel (surnommée “vir bihan”), élégante île-grandaise en visite au Havre.

Elle porte, pour l’occasion, sa belle coiffe d’apparat : la cornette.

(Elle était mariée à Arsène Graviou et habitait derrière les “Triagoz” près de chez Juliette).

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Au lavoir, sur la grève (à la pêche ou pour ramasser du goémon), la kalaboussen la protège du soleil, du vent et des embruns. (A l’île-Grande, on disait “Kalipoussenn’) !

Ci-contre, une île-grandaise à Toul Gwenn dans les années 50.

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Carte postale ancienne bien connue des île-grandais : Monen, Lolez et Katoïg, toutes trois coiffées de la kalaboussen sorte de charlotte en cotonnade légère. Lolez porte un panier de crabes et de moules

Mamm possède plusieurs toukenn et une cornette.

Elle préfère s’adresser à la repasseuse de coiffe qui les lave et les amidonne avant de procéder au minutieux travail de repassage.

Avant que le métier de “repasseuse de coiffes” ne disparaisse, l’INA a su l’immortaliser en filmant, en 1970, Madame Le Louet de Squiffiec.

 

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Coiffes et costumes du Trégor

Le Pays du Trégor (Bro Dreger) désigne un territoire de Basse-Bretagne compris entre le Dossen (rivière de Morlaix) à l’ouest, le Trieux à l’est, le Leff au sud-est et les Monts d’Arrée .

Il englobe le nord-ouest des Côtes d’Armor et une petite partie du nord-est du Finistère. Ainsi, plusieurs communes finistériennes sont dans le Trégor et même la partie de Morlaix à l’est du Dossen.

Grâce à ses limites naturelles, historiques et religieuses, le territoire du Trégor, présente une unité dans la tenue vestimentaire de ses habitants.

La toukenn et la cornette

 

Coiffe de mon pays, aucun ruban profane

Jamais n’a déparé ta grâce diaphane :

 

 

 

 

Ton élégance est toute en ta simplicité.

A. Le Braz

La toukenn – Primitivement, la coiffe du Trégor n’était pas celle” de la toukenn que nous avons connue “mais une coiffe à barbes pendantes” (bandes de dentelle ou de toile fine bordée de dentelle).

En 1830, à l’extrême ouest du territoire trégorrois les coiffes ont les barbes relevées.  ; “le fond s’affaisse pour former une sorte de poche tombante“.

En 1839, la coiffe a subi une évolution extrêmement rapide : barbes  pendantes et tronquées, fond complètement affaisséune sorte de large sac le « poch plat ». C’est la mode léonarde de Landivisiau et de Morlaix qui exerce son influence et pénètre ainsi le Trégor…”

En 1850, elle est parvenue à Lannion sous la forme quasi définitive de la toukenn.”

En 1870, elle a conquis tout le territoire trégorrois… elle est devenue le symbole de la province du Trégor.”

Extraits et illustration du Costume breton (R.Y. Creston)

Légères variantes de la toukenn entre Lannion et Tréguier

 

 

 

La cornette – La grande cornette se porte avec le costume de cérémonie. Ses “ailes” sont repliées en arrière et fixées au sommet.

Le Kalaboussenn

« … sur les côtes nord du Léon, … une coiffure particulière à cette région, portée par les goémoniers le kalaboussenn » (appelée “Kalipoussenn” à l’île-Grande).

C’est aussi une coiffe portée par les femmes qui vont pêcher à la grève et même travailler au champ.

Le kalaboussen, sous la forme que nous lui connaissons, n’aurait été signalé qu’en Cornouaille anglaise. Cette coiffe est très voisine de la hetta des îles Ferroë ! Elle ressemble à la coiffe de Plouescat. (1)

(1) Source : Le costume breton

Le costume breton – (Cliquez sur les images ci-dessous pour les agrandir)

Le costume féminin se compose de

  • la coiffe : toukenn ou cornette
  • le corsage : il se ferme sur le devant avec plusieurs boutons
  • la jupe : elle est longue et en satin, taffetas etc.
  • le tablier : en velours, en satin, en moire ; au XXe il est à la ceinture ; les poches sont en aumônière.
  • le châle : A partir de 1860, le grand châle remplace le “mouchoir” des  trégorroises, certainement sous l’influence de la mode parisienne.

C’est surtout dans la région côtière du Trégor qu’a été porté le “châle tapis” ou “châle des Indes“.  (importé à l’origine par les marins au long cours).

Quant aux châles noirs, ils ont pu être importés par les caboteurs trégorois qui assuraient le cabotage avec l’Angleterre.

Les femmes mariées sont en noir, les jeunes filles en blanc.

Le costume masculin

Dès la fin du XIXe siècle, le costume citadin remplace peu à peu le costume traditionnel.

Toutefois, dans les années 50, le dimanche, quelques hommes âgés arborent fièrement chapeau à guides, pantalon à rayures et gilet.

Mariage à Tréguier en 1892 : la mariée porte un costume noir dont la jupe est bordée de fleurs blanches. Les coiffes peuvent être des toukenn ou des cornettes pour une cérémonie. Les hommes portent une tenue de citadins.

Et… le botoù koad

Il a longtemps permis de garder les pieds au sec !

Nos anciens ajoutaient de la paille pour avoir un peu de chaleur.

Plus tard, les chaussons à semelle de feutre l’ont remplacée. Non seulement ils tenaient plus chaud mais ils étaient indispensables pour avoir l’autorisation de marcher sur le parquet que mamm avait “briqué” !

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Qui administre la commune de Pleumeur-Bodou

La réponse à cette question se trouve dans le registre des délibérations du Conseil Municipal de Pleumeur-Bodou, dont Pierre STRNISTE a extrait les passages ci-dessous.

Au 19ème siècle, la commune de Pleumeur est administrée par un Conseil municipal qui “s’adapte” aux divers gouvernements de la France et aux profonds changements de régimes.

Il prête serment de leur être fidèle et obéissant et ne recule devant aucune manière de prouver son attachement !

Le 25 septembre 1814 – Serment d’obéissance et fidélité au Roi

Contexte historique  : Première restauration de la monarchie

Louis XVIII, Roi de France et de Navarre du 6 avril 1814 au 20 mars 1815

À l’invitation de Monsieur le Sous-Préfet de Lannion et sur convocation de Monsieur Le GUILLOUZER, Maire de Pleumeur-Bodou, le Conseil Municipal prêta serment :

« Je jure et promets à Dieu de garder obéissance et fidélité au Roy, de n’avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun Conseil et de n’entretenir aucune ligue qui serait contraire à son autorité et, si dans le ressort de mes fonctions ou ailleurs, j’apprends qu’il se trouve quelque chose à son préjudice, je le ferai connaître au Roy »

Mais Napoléon rentre de l’île d’Elbe et…

Le 26 avril 1815Serment d’obéissance aux constitutions de l’Empire et fidélité à l’Empereur

Contexte historique : Second gouvernement de l’Empereur Napoléon 1er Empereur (Du 20 mars 1815 au 7 juillet 1815 – « Les Cent jours »)

Monsieur Le GUILLOUZER, Maire de la commune de Pleumeur-Bodou, à l’invitation de Monsieur le Sous-Préfet de Lannion, fait prêter à son Conseil Municipal le serment suivant :

« Je jure obéissance aux Constitutions de l’Empire et fidélité à l’Empereur »

Or, quelques mois plus tard, Napoléon fut battu à Waterloo et…

Le 1er octobre 1815 – Serment de fidélité au Roi et obéissance aux lois du Royaume

 Contexte historique : Seconde restauration de la monarchie. Louis XVIII est Roi de France et de Navarre (Du 8 juillet 1815 au 16 septembre 1824)

« En vertu de la lettre de Monsieur le Sous-Préfet de Lannion », Monsieur SALAÜN pierre accepta les fonctions de Maire de la commune et prêta serment « de fidélité au Roi et obéissance aux lois du royaume ».

En un an, trois serments différents furent prêtés par ce Conseil Municipal « fidèle et obéissant », mais l’histoire continue et…

Le 25 mars 1821Témoignage de son attachement au régime (souscription pour l’achat de Chambord)

 Les membres du Conseil Municipal de Pleumeur-Bodou

« Voulant offrir à S. A. Royale Monseigneur le Duc de Bordeaux, une marque de son attachement, sont d’avis d’une voix unanime, de souscrire à une somme de soixante-dix francs pour l’acquisition de Chambord, laquelle somme sera prise sur les fonds disponibles de cette commune »

Le 4 août 1835Assurance du dévouement sincère des fidèles sujets du Roi

Contexte historique  : Louis Philippe, Roi des français (Monarchie de Juillet) Du 9 août 1830 au 24 février 1848

 À la suite de l’attentat de Fieschi, du 25 juillet, le Conseil Municipal adresse à sa Majesté Louis Philippe Roi des français, la lettre suivante :

« La nouvelle d’un lâche et horrible attentat dirigé sur votre Majesté et son auguste famille et qui a produit un si funeste effet sur une partie de nos illustrations militaires a ému la population entière de Pleumeur-Bodou.

En conséquence, le Conseil Municipal de cette commune s’empresse de vous témoigner ses sincères regrets et la profonde indignation que lui inspire une pareille crise et vous prie, Sire, d’agréer l’assurance du dévouement sincère de vos fidèles sujets ».

Le 20 mars 1848 – Adhésion au Gouvernement républicain

Contexte historique : IIème République (Gouvernements républicains) – Du 24 février 1848 au 2 décembre 1852

Le conseil municipal de la commune de Pleumeur-Bodou « est d’unanimité d’avis d’adhérer au Gouvernement républiquain » (sic)

Et c’est ainsi que…

Le 3 août 1848

Lors de l’élection du Maire « le citoyen Nompère de Champagny a obtenu la majorité absolue des voix et le président l’a proclamé Maire de la Commune »

Mais, 4 ans plus tard…

Le 2 mai 1852

Monsieur de Champagny démissionne de ses fonctions de Maire car il refusait « ayant prêté, il y a 37 ans, le serment solennel de Chevalier de Saint-Louis » de prêter le nouveau serment prescrit par la circulaire du Préfet

« Je jure obéissance à la Constitution et fidélité au Président »

M. de Champagny fut remplacé dans ses fonctions par Monsieur J. M. SALAÜN qui

 

Le 7 février 1853Serment d’obéissance à la Constitution et fidélité à l’Empereur

Contexte historique : Second empire – Louis Napoléon Bonaparte, Empereur (Du 2 décembre 1852 au 4 septembre 1870)

« Jure obéissance à la Constitution et fidélité à l’Empereur »

Le 5 décembre 1852

Le conseil municipal vota la somme de 150 francs pour « la célébration de la Grande Fête Nationale de Sa Majesté Louis Napoléon III, Empereur des français »

 Somme portée l’année suivante à 216 francs « pour la Grande et Solennelle Fête de l’Empereur ».

Mais, encore plus zélée, se montra l’assemblée municipale quand

 Le 8 août 1859

À l’occasion des victoires remportées par l’armée d’Italie, le conseil adresse à « Sa Majesté Napoléon III, Empereur des français »

La lettre suivante :

« Sire, si Boileau trouvait une matière pour féliciter le Duc de Vivone sur son entrée dans Messine, quel sujet le Conseil Municipal de Pleumeur-Bodou ne trouve-t-il pas pour vous féliciter de la glorieuse conquête que vous venez de faire sur les ennemis de la France, comme un second Xerxès votre bonté s’est exercée à les rendre disciplinablement… »

Le Conseil Municipal, fidèle et obéissant, ne consacrait pas toutes ses séances aux prestations de serments… Il lui arriva donc de trouver d’autres façons de témoigner son attachement au régime.

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Profonds désaccords Ile-Grande-Pleumeur !

Ce travail de recherche est issu du dossier de Pierre STRNISTE (Professeur d’histoire) -réalisé dans les années 70/80- que sa famille a eu la gentillesse de me confier. 

La révolution de 1789 a dépossédé de ses biens la Seigneurie de l’ “Islegrand“.

Pour une bonne partie, les terres cultivées revinrent à leurs exploitants (domaniers, exploitants de convenants  ) cependant que les landes et les pâtures devinrent propriété communale.

Terrains

devenus

propriété

communale

Dès la première moitié du XIXème, un fossé se creuse entre la population île-grandaise et la municipalité de Pleumeur-Bodou : Les intérêts de la population pleumeuroise sont totalement différents de ceux de l’île.

1. Qu’arrive-t-il aux terres île-grandaises devenues biens communaux ?

1830

(19 sept.)

Monsieur Le Coz est installé dans ses fonctions de Maire.

1831

(14 mai)

Des problèmes

concernant les

terrains communaux

commencent à se poser.

« … considérant que les sieurs Marc NICOLAS, cultivateur demeurant à Trébeurden, Pierre DANIEL, batelier demeurant à Pleumeur-Bodou et quelques autres individus ont empiété sans aucune autorisation sur les terrains que possède la commune à l’île-Grande, notamment Pierre DANIEL en s’emparant une portion de terrain dans le Dourlin,

Le Conseil municipal présidé par M. J. L. Le COZ est d’avis que la commune soit autorisée à poursuivre les usurpateurs de terrains communaux. »

1835

(9 mai)

Poursuivre

les individus

qui utilisent les

terrains communaux

À la suite de nouvelles usurpations de terrains communaux, le Conseil,

« … considérant qu’il est urgent de forcer les individus qui se sont permis de s’emparer des biens communs à les rendre à leur vrai propriétaire qui est la commune…

Est d’unanimité d’avis d’autoriser Monsieur le Maire J. L. Le COZ à poursuivre indistinctement tout particulier qui se serait rendu coupable de ce délit ».

1836

(7 mars)

La municipalité

a besoin d’argent

pour reconstruire

le Presbytère de Pleumeur…

Le Conseil municipal

« … considérant que la commune possède des biens communaux dans l’île-Grande qui ne profitent qu’aux habitants de l’île, tandis qu’il est de toute justice que la commune entière en jouisse »

Est d’avis

Qu’il soit vendu à l’île-Grande les terrains communaux dont les plans figuratifs sont joints à la présente délibération, pour ces fonds être employés à la reconstruction du Presbytère ».

Et, en 1838…

Grande braderie…

Les terrains suivants furent adjugés :

  • N° 11 : Crec’h al Lannic
  • N° 31 : Ru Losquet
  • N° 85 : Dour Lin
  • N° 433 : Notenno Bihan
  • N° 485 : Lan Kervoalant
  • N° 568 : Lan Kervegan
  • N° 601 : An Hervirio Bihan
  • N° 708 : Crec’h ar Loët
  • N° 784 : An Herve Illio Bihan

Cliquez sur la carte pour l’agrandir

Tous les terrains communaux situés à l’île-Grande sont vendus, à l’exception toutefois d’ «Enez Toul es Stam» et du cimetière.

Le produit de ces ventes fut-il insuffisant pour assurer la reconstruction du presbytère de Pleumeur-Bodou ? Toujours est-il que le Conseil municipal fit encore les démarches nécessaires auprès du gouvernement pour être autorisé à vendre :

1838 (9 mai)

L’île Canton et de l’île brûlée sont vendues.

1839 (7 avril)

L’île “Toul es Stam” est vendue.

2. La colère des île-grandais

Outrés et furieux de voir ce Conseil brader les terrains que la Révolution avait rendus à la communauté,

les île-grandais demandèrent que l’île-Grande fut détachée de Pleumeur-Bodou.

1842

(22 octobre)

Pleumeur a besoin des engrais de l’île

Pleumeur considère que l’île est privée des bienfaits de la religion

Pleumeur accepte d’ériger l’île en succursale de la paroisse 

Pleumeur refuse de participer aux frais d’entretien

Pleumeur refuse que l’île-grande devienne une commune

 

Réponse à cette requête dans la délibération du Conseil municipal

Le Conseil

« … considérant que cette île ainsi que l’île à Canton et l’île brûlée auxquelles elle donne message ont de tous temps fait partie de la commune de Pleumeur-Bodou et lui sont de toute utilité pour ses engrais qu’elle ne peut se procurer ailleurs, s’oppose pour toujours à ce que ces îles soient détachées pour le civil de Pleumeur-Bodou ;

 Mais considérant aussi que cette île est souvent privée des bienfaits de la religion, tant par la difficulté qu’elle éprouve à communiquer avec la terre ferme dans les mers hautes que par son éloignement du bourg de Pleumeur-Bodou ;

Considérant les sacrifices que M. Bidau, curé de Lannion se propose de faire en faveur de cette érection future, de doter l’île d’un presbytère avec des dépendances suffisantes pour loger convenablement le desservant qui y serait nommé ;

 Considérant d’ailleurs que cette île possède une chapelle et un cimetièrecapables de contenir sa population ;

 Déclare consentir à l’érection de cette île en succursale à la condition expresse que l’entretien du presbytère, de l’église et du cimetière demeure au compte exclusif de la fabrique (1) de cette nouvelle succursale et sans la participation de la commune de Pleumeur-Bodou

 Mais S’OPPOSE POUR TOUJOURS À SON ÉRECTION EN COMMUNE. »

(1) Fabrique : personnes (clercs et laïcs) nommées pour collecter et administre les fonds nécessaires à la construction et à l’entretien des édifices religieux et du mobilier de la paroisse. Les frais d’entretien incombent donc à l’île-Grande !

Ainsi, le Conseil municipal acceptait de se débarrasser des charges que représentaient « les bienfaits de la religion » en proposant l’érection de l’île en succursale.

Pour le civil, l’île restait enchaînée à Pleumeur-Bodou.

Cependant, si le principal empêchement invoqué par la municipalité est de poids, à savoir que le besoin en goémon que les pleumeurois prétendaient ne pouvoir se procurer ailleurs, il est possible que le Conseil n’ait pas exposé, dans sa délibération, toutes les raisons de son « attachement » à l’île-Grande.

Cliquez sur ce lien pour avoir un aperçu de la façon dont la commune était administrée : “Qui administre la commune de Pleumeur-Bodou

1846

(8 juillet)

Un délit d’initié ??? !!!

« … délibérant sur l’exposé fait par le Sieur Jean-Louis Le Coz l’un des membres du Conseil municipal concernant le terrain communal, par ce dernier acheté dans l’île-Grande consistant dans le n° 85 du plan cadastral, sous le nom de Dourlin.

Il avait cru par erreur que le placître dit “de la Croix” en dépendait, et, fondé sur cette croyance, il aurait concédé au Sieur Louis Durand, tailleur de pierres à l’île-Grande, un terrain pour construire pour une somme de cent francs.

Le dit Le Coz, reconnaissant son erreur, se propose de verser entre les mains de M. Le Maire, la dite somme de cent francs. »

Est-il besoin de rappeler que ce Sieur Jean Louis Le Coz, conseiller municipal, avait été maire de la commune de septembre 1830 jusqu’en février 1838 (curieuse coïncidence…) et que c’est à son instigation qu’avaient été décidées les ventes des terrains communaux de l’île-Grande.

Passe encore de priver les île-Grandais de landes et de pâturages en faisant brader, par la Municipalité, les terrains communaux pour pouvoir se les offrir à vil prix, mais vendre, même en partie, des terrains de la commune à son propre profit… curieuse façon de concevoir l’administration des biens publics !

Un demi-siècle plus tard…

Le problème n’était toujours pas résolu lorsque M. de Champagny, qui se présentait à l’élection du Maire depuis 1871 et ne recueillait que sa propre voix

fut enfin élu le 15 avril 1888

et réélu le 15 mai 1892 puis le 17 mai 1896,

quelques jours après l’arrivée dans notre île du romancier Joseph Conrad qui utilisa les observations  qu’il put faire au cours de son séjour dans les nouvelles qu’il écrivit à cette époque.

S’inspirant d’un drame familial local, Joseph Conrad écrivit en 1896 « The idiots » dont il situa l’action dans un village nommé « Ploumar » (le nom est à peine déformé !) administré par le « Marquis de Chevanes ».

Or, l’auteur n’ayant pas précisé que « toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait pure coïncidence », nous pouvons nous demander qui a pu lui servir de modèle pour camper le personnage de ce marquis.

La réponse se trouve peut-être dans ce passage :

« The « Chavanes » returning that evening, after seeing their guest to the main gate of the park, discussed the matter vhile they strolled in the moonlight, trailing their long shadows up the straigth avenue of chestnuts. »

Ce soir-là, après avoir reconduit leur invité (le recteur) jusqu’à la grille du parc, les « Chavanes » discutèrent de cette affaire en s’en revenant tout doucement chez eux au clair de lune traînant leur ombre longue dans l’allée droite bordée de châtaigniers.

Plus intéressant est ce renseignement que nous livre Conrad :

The marquis, a royalist of course, had been Mayor of the commune which includes Ploumar, the scattered hamlets of the coast, and the stony islands that fringe the yellow flatness of the sands.

He had felt his position insecure, for there was a strong republican element in that part of the country. »

Le marquis, royaliste bien entendu, était Maire de la commune qui englobe Plomar, les hameaux dispersés sur la côte et les îles rocheuses que bordent les plages de sable plates et jaunes.

Il sentait que sa position était peu sûre car il y avait un solide élément républicain dans cette partie du pays.

Conrad semble avoir très bien senti l’opposition qui existait alors entre le Conseil Municipal royaliste de Pleumeur et les île-Grandais en majorité républicains.

Cette appréciation du romancier se trouva confirmée par les évènements puisque deux ans plus tard, en 1898, les île-Grandais se virent contraints de passer par-dessus ce conseil pour s’adresser directement à l’échelon supérieur.

1898

Pétition des île-grandais

en raison de ce qui ressemble fort à une basse vengeance électorale

PÉTITION DES HABITANTS DE L’ÎLE-GRANDE À MONSIEUR LE SOUS-PRÉFET DE LANNION

 « Monsieur le Sous-Préfet,

 Les soussignés habitants de l’île-Grande, commune de Pleumeur-Bodou, ont l’honneur de vous présenter la requête suivante :

 Considérant

Que l’eau potable étant excessivement rare dans notre île,

  • Qu’à la suite d’une vengeance électorale, Monsieur de Roquefeuil a fermé un des rares puits lui appartenant,
  • Qu’auparavant, une bonne moitié de l’île prenait de l’eau dans ce puits,
  • Qu’à présent il ne reste pour ces personnes qu’une fontaine infecte et insuffisante,
  • Qu’il y va de la salubrité publique,
  • Que ces personnes ne demandent qu’à payer l’eau dont elles ont une absolue nécessité
  • Et que C’EST UNE PEU FORT QUE POUR AVOIR PRESQUE LIBREMENT MANIFESTÉ PAR NOS BULLETINS DE VOTE NOS OPINIONS RÉPUBLICAINES, toute une population soit privée d’eau, première condition de toute vie

 Émettons le vœu qu’un puits nous soit creusé dans le plus bref délai possible ou que Monsieur de Roquefeuil soit mis en demeure, pour cause de nécessité publique, de rouvrir celui qu’il a fermé le 3 août dernier.

 Dans le cas du creusement d’un puits communal, la plupart des gens veulent bien participer aux frais dans la mesure de leurs moyens.

 Dans l’espoir que vous voudrez bien accueillir favorablement notre requête et y faire droit, nous avons l’honneur, Monsieur le Sous-Préfet, de vous prier d’agréer l’hommage respectueux de nos meilleurs sentiments reconnaissants et dévoués.

Suivent les signatures »

Ainsi se trouve creusé , dès la première moitié du XIXe siècle (entre le Conseil municipal de Pleumeur-Bodou et les île-grandais) un fossé qui ne cesse de s’élargir avec le temps  .

D’autant que les activités artisanales et commerciales île-grandaises étaient profondément différentes des intérêts essentiellement agricoles des pleumeurois.

 

Ainsi, à la fin de ce XIXe siècle, sous la IIIe République, dépouillés des terrains communaux qui leur avaient été donnés par la Révolution (mais administrés par la noblesse aidée du clergé),

les île-grandais n’avaient même plus le droit, sous peine de sanctions, « d’exprimer presque librement leurs opinions républicaines ».

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Base nautique de Pors Gelen

C’est en Bretagne que s’est démocratisée la pratique de la voile grâce à l’école de voile des Glénans, pionnière en la matière (1947), suivie de celles de Paimpol puis de l’île d’Arz (respectivement en 1965 et 1969).

L’idée fait son chemin puisque 1972 voit la naissance de l’Association BNIG (Base Nautique de l’île-Grande) dont l’ambitieux projet permettrait à l’île-Grande (en Pleumeur-Bodou) de ne pas se faire prendre de vitesse par les stations balnéaires environnantes…

1975

La municipalité de Pleumeur (dont Monsieur Penn est le maire) fait construire les locaux de la Base Nautique et les met à la disposition de l’association. Une convention d’occupation lie l’association à la commune.

Même si ce projet n’a pas fait l’unanimité, nombre de pleumeurois y ont vu l’opportunité de promouvoir le tourisme en rendant la commune plus attractive.

Le bâtiment sera implanté au niveau de l’ancienne carrière.

Cliquez sur les photos ci-dessous pour les agrandir 

Cliquez sur le diaporama pour augmenter sa taille d’affichage 

 

Plus bas, dans les rochers, c’est le rendez-vous des amateurs de pêche.

De jeunes île-grandais s’y rassemblent… (Ils font aujourd’hui partie du dynamique groupe des “Papys d’Enez Veur”.)

Les engins de chantier entrent en action… et la transformation du paysage s’opère.

Un jeune tient à immortaliser l’évènement. C’est Alain Loro, originaire de l’Ile-Grande. Il photographie le site avant et dès le début des travaux…

Cliquez sur les photos ci-dessous pour un meilleur affichage 

Les murs sont érigés, le bâtiment prend forme.

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Pors Gelen jusqu’en 1975

La photo ci-dessous est issue d’un assemblage de deux photos afin d’obtenir une vue panoramique du Pors Gelen “de l’époque” ! Cliquez sur cette photo qui s’ouvrira sur une autre page…

La grande bâtisse a fait l’objet de nombreuses interrogations car  les personnes originaires de l’île-Grande n’en avaient aucun souvenir.

Heureusement, les archives des Côtes d’Armor nous en disent plus long

  • sur ce bâtiment (Il s’agit d’un bâtiment de soudiers)
  • et sur une construction voisine

comme le montre l’image ci-dessous.

La construction, à droite sur l’image, est une forge (de l’ancienne carrière de Pors Gelen).

Le vieux château des Landes

Il nous donne bien du fil à retordre

“Notre” vieux Château des Landes !

Les uns le connaissent, d’autres seulement le situent…

il reste à en découvrir l’origine…

 

Après avoir déterminé

sa situation géographique

… la recherche commence par ce par ce qu’en disent textes et cartes.

2020

L’actuel cadastre

“Du rivage bouleversé du nord, l’île se relève peu à peu et forme un grande plateau de culture au milieu duquel, au-delà du hameau de Hélégueric, est une vaste ferme aux allures de manoir avec ses tours rondes.”  Hardouin-Dumazet 1893

vers 1899

à la fin du XIXème, c’est une ferme

NB – Il n’est ici pas question d’un bois entourant le bâtiment. Celui-ci était donc visible de la mer et a certainement servi d’amer aux navigateurs.

1819

Le cadastre reste muet à son sujet

1754

Le “Ch.au Dulan” sert probablement d’amer.

François Amédée Frezier, Ingénieur militaire, explorateur, botaniste, navigateur et cartographe français du Roy Louis XV, appose sa signature au bas de cette carte.

1693

Carte de Denis de la Voye, Ingénieur de la marine sous Louis XIV

(il a levé 8 cartes de Bretagne)

Le chau du Lan sert-il d’amer ?

Il reste désormais à déterminer

  • de quand date la construction de ce château,
  • à la demande de qui il a été édifié ?
  • était-ce une demeure ? un rendez-vous de chasse ?

Nous verrons ultérieurement ce que les archives des Côtes d’Armor voudront bien nous laisser découvrir.

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Enez Veur à la fin du XIXème

Le Journaliste, HARDOUIN-DUMAZET (1893-1899)

nous conduit à travers l’île…

Extrait de

Voyage en France

Îles françaises de la Manche et de la Bretagne péninsulaire »

(Tome 5, chapitre 6 pages 75 à 78)

1.   L’île-Grande, vue de Pleumeur  

Kervegan, Ile-Grande, septembre

Il reste beaucoup à faire encore pour rendre ces superbes côtes du lannionnais accessibles.

Les routes se tiennent loin du littoral, on ne peut guère les parcourir qu’à pied. En voiture, les détours pour aller d’une plage ou d’une baie à une autre sont immenses.

De Trégastel à l’île-Grande, par exemple, la distance est au moins doublée ; il faut descendre à mi-chemin de Lannion et faire brusquement un crochet par Pleumeur-Bodou.

Le paysage, sans être beau, est cependant intéressant, peut-être le doit-il à sa sauvagerie même.

… On commence à découvrir l’île-Grande au moment de pénétrer dans le village de Pleumeur-Bodou.

A distance, le bras de mer qui la sépare de la côte est invisible, elle semble soudée au continent.

C’est un plateau nu, sans arbres, mais couvert de maisons aux toits rouges, au-delà une multitude de rocs et d’îlots lui font cortège.

Pleumeur est un bourg d’aspect prospère grâce au soin apporté à la construction des maisons ; les inépuisables carrières de l’île-Grande lui ont fourni des matériaux taillés…

Le chemin descend aussitôt par une pente fort raide ; sur moins d’un kilomètre, la dénivellation est de cinquante mètres. On est alors entre deux ravins très profonds et très verts, où coulent de clairs ruisseaux. L’eau abonde partout….

Nous sommes bien en Bretagne ici, les noms de lieux par leur consonance sont bretonnants comme nulle part ailleurs.

Autour du petit estuaire formé par le ruisseau, voici Pen-an-Guern, Kermor-Hézan, Run-an-Guern, hameaux habités par les carriers venus de l’île-Grande. L’exploitation de la pierre est l’industrie du pays, elle fait vivre des milliers de personnes.

A Pen-an-Guern*, on traverse le petit cours d’eau pour longer les rives d’une vaste baie en ce moment à sec, formée d’un sable résistant sur lequel les voitures peuvent passer pour aller chercher des pierres dans les diverses carrières. (*aujourd’hui “Penvern”)

De la baie surgissent de nombreux mamelons rocheux, qui, à haute mer, seront autant d’îles.

Les plus importants sont lîle Aval et l’île Erch. Les autres sont Morville et au large, parmi les récifs, l’île Goulmedec.

carte marine 

Seule l’île d’Aval a quelque verdure et une ferme, dont le toit d’un rouge vif se détache crûment sur le fond vert des prés et des champs.

On croit que c’est l’île d’Avalon ou Agalon, où fut enterré le Roi Arthur  attiré dans cet îlot par les enchantements de la fée Morgane. En réalité, le prince fabuleux aurait été englouti par les sables mouvants de la baie.

2.  Arrivée à “Enes Meur” : Le pont, Kervalant, Kerjagu, Kervegan  

Carte des lieux-dits

Le chemin aboutit à un détroit, en ce moment, à mer basse, lagune sans profondeur, franchi par un pont de granit.

 

En face, voici Enès-Meur, l’île-Grande, ses nombreux villages et ses rocheuses campagnes.

Le pont est vite franchi, la route pénètre dans l’île par une tranchée qui nous révèle la constitution du sol. C’est une simple calotte de granit, recouverte d’une couche végétale très mince.

Un village, Kerjagu, garde l’entrée du détroit,

Au Nord, deux ou trois criques se creusent.

Plus loin voici Kervalant (ou “Kervolant”) et enfin le centre principal de l’île, Kervégan, où se trouvent l’auberge, l’école, et une haute construction aux allures de château.

Pendant qu’on prépare notre déjeuner chez le boulanger-épicier-aubergiste-commissionnaire-banquier de Kervégan, nous allons faire le tout de l’île.

L’excursion est assez longue, l’île a deux kilomètres d’étendue dans le sens de l’est à l’ouest, et onze cents à douze cents mètres du nord au sud ; c’est une masse régulière frangée, devant Kervégan, par une anse assez vaste au milieu de laquelle est un îlot.

3. Rucornic, « église » Saint Sauveur, fontaine et pointe de « Creach an Lannic »

En suivant les rivages de l’anse méridionale, on atteint bientôt, près de Rucornic, l’église Saint Sauveur* paroisse de l’île.

(il s’agit de la Chapelle Saint Sauveur )

Elle est sur un ressaut de terrain au pied duquel coule une fontaine ; coule est un mot peut-être exagéré, à peine un suintement d’eau. Mais la source a dû être plus forte autrefois ; on ne s’expliquerait pas autrement l’élégante clôture de granit, bordée intérieurement de bancs, qui entoure le petit bassin. Au-dessus de la source même, est une niche renfermant la statuette de saint Yves, en faïence. Cette fontaine, dédiée au Saint Sauveur est un lieu de pèlerinage, les mères viennent de fort loin y plonger leurs enfants pendant trois lundis de suite pour les faire marcher.

Nous ne sommes pas un lundi, aussi, la fontaine est abandonnée.

Elle alimente plus bas un lavoir aux eaux prodigieusement sales, autour duquel les laveuses sont groupées.

L’église est une pauvre chapelle gothique avec des ex-voto nombreux. Elle renferme de curieuses statues et un Christ en bois, naïvement sculptés et bariolés, œuvres sans doute, des tailleurs de granit de l’île. Le sol est recouvert de grandes dalles funéraires. Au dehors, tout autour de la petite église dont la sacristie porte une inscription rongée laissant lire encore la date 1563, s’étend le cimetière rempli de grandes pierres tombales gravées.

Près de l’église, une vaste construction blanche entourée d’un jardin est l’habitation des douaniers ; le vent a retroussé les sables sur le rocher et formé au-dessus un bourrelet de dunes d’où la vue est complète sur ce paysage bouleversé des carrières.

De cette pointe, appelée Creach-an-Lannic, nous découvrons un grand nombre d’îlots, pour la plupart sans verdure, mais continuellement excavés par les carriers.

Le granit de l’île-Grande   une pierre bleue à grain fin pailleté de gneiss, est très dur, mais se prête bien à la taille aussi convient-il à merveille à certains emplois tels que la bordure des trottoirs et des murs de quai ; l’extraction en est facile, la mer monte assez haut dans les divers mouillages de l’île-Grande pour que les petits navires puissent venir charger près des carrières. Tous ces avantages ont donné une grande importance aux gisements de l’île et des nombreux îlots qui l’entourent, ce qui explique la population considérable de ces rochers nus -plus de 800 habitants.

Carte des lieux-dits

4. Vue sur « la rade de Toinot »

 

Devant Creach-an-Lannic s’étend la rade, ou plutôt le mouillage de Toinot, presqu’à sec à cette heure ; c’est une immense grève remplie de rochers, les uns couverts à marée haute, les autres toujours émergés. Écueils ou îlots sont exploités en carrières.

Au-delà de cette rade, d’autres îles surgissent encore ; la plus éloignée vers le sud, Milio [1], est la plus vaste. C’est une arête de rochers haute de soixante mètres, longue d’un kilomètre, large de quatre à cinq cents mètres au centre et se terminant par deux pointes effilées. Milio est très verte, au centre elle renferme de belles cultures au-dessus desquelles est une ferme. Quelques ruines prouvent que l’île fut jadis plus fortement habitée. Entre Milio et la côte, une grève au milieu de laquelle surgit un autre îlot permet de se rendre sur le continent à pied sec.

[1] Milio est orthographiée Millau sur la carte de l’état major. Entre celle-ci et la carte du service vicinal, il y a dans la façon dont les noms sont écrits des divergences nombreuses, j’ai du adopter de préférence les indications de l’état-major.

D’autres îles, moins considérables, ferment la rade :

  • Molène qu’il ne faut pas confondre avec la Molène d’Ouessant et qui comprend deux rochers : grande et petite Molène ;
  • La grande et la petite Fougère.
  • Un îlot plus considérable, haut de dix mètres, est devant la pointe de Toinot ; la carte ne donne pas le nom de ce rocher, j’avise une bonne femme sur le seuil d’une misérable, sale et lugubre maison, devant un petit champ de pommes de terre et de haricots et vais lui demander le nom de cette île. Elle ne comprend pas un mot de français et s’évertue à me répondre en breton.

Il faut aller plus loin pour trouver des gens parlant français. La campagne est morne, les champs sont maigres, seules les femmes y travaillent, tous les hommes sont dans les carrières. Ici pas de marins, l’île ne renferme que deux pêcheurs ; mais l’homme dédaigne le travail de la terre tout autant que l’habitant de l’île de Batz ; il préfère extraire et tailler le granit.

Entre ces champs misérables et la côte, bordée d’énormes rochers qui promettent pour longtemps encore du travail aux carriers, se prolonge le bourrelet des dunes couvertes d’une herbe fine et de grands chardons bleus.

La plage, formée d’un sable à très gros grains, sert en même temps de port, les blocs de granit taillés y sont conduits, la mer haute les recouvre, les bricks et les goélettes viennent alors près du point de gisement ; au jusant ces petits navires restent à sec, on n’a qu’à ramasser les pierres taillées et à les embarquer. En deux ou trois marées on peut ainsi procéder au chargement d’un navire. Pour amarrer les bateaux, de grands piliers de granit ont été plantés sur la rive.

  5. L’extraction du granit, activité principale 

Cette côte orientale de l’île Grande est un vaste chantier. La pierre extraite est taillée sur place.

Sur un promontoire sont quelques maisons basses servant d’abris aux carriers, dans l’une d’elles est un atelier de taillandier, là sont réparés les pics, les marteaux , les ciseaux, servant aux ouvriers. Le forgeron est assis devant la porte avec les carriers, ils déjeunent ; des enfants venus des villages de Rucornic et de Kervégan pour porter le repas de leurs pères jouent parmi les pierres.

Je m’assieds au milieu de ces braves gens pour les faire causer. Deux ou trois ont l’accent traînant de la Normandie ; je m’en étonne, ils m’apprennent que le développement des carrières dans l’archipel de l’île-Grande a déterminé un exode, et quelques familles de carriers sont venues du Cotentin : de Cherbourg, de Diélette, de Flamanville et des Chausey apportant des méthodes nouvelles de travail.

Les carrières ont acquis une importance plus grande ; depuis cinquante ans l’île-Grande alimentait déjà presque exclusivement Bordeaux qui vient y chercher toutes ses bordures de trottoirs. Par Bordeaux et Bayonne le granit de l’île Grande pénètre dans tout le midi ; à Pau, à Lourdes, malgré les carrières des Pyrénées, on rencontre les durs matériaux bretons. Aujourd’hui Cherbourg, le Havre, Caen, Rouen sont également des tributaires. La digue de Cherbourg emploie de grandes quantités de granit de l’île-Grande.

Les 800 habitants vivent tous de cette industrie ;  il n’y a pas plus de 8 ou 10 fermes dans l’île. Le métier est bon : en été on commence à travailler à 5 heures du matin pour quitter le chantier à 8 heures du soir.

Chantiers primitifs s’il en fut. Chaque flot est une carrière, près de laquelle on a construit une maison servant à la fois de cantine et d’atelier de taillandier pour la réparation des outils.

On s’y rend par la grève à basse mer, mais pendant la marée, on est complètement isolé. Alors la maison au toit rouge placée sur ces rocs pelés donne une impression de tristesse poignante, surtout lorsque la mer fait rage, pendant les tempêtes si fréquentes sur ce littoral.

Mais le travail, si pénible soit-il, est fortifiant dans cet air pur et salin. Les ouvriers ont une apparence robuste, ils adorent  leur métier. Le forgeron qui me décrit leur existence a une affection profonde et instinctive pour ce vaste havre entouré d’îlots, où des navires échoués, d’autres à l’ancre chargent les pierres taillées. Ils sont nombreux aujourd’hui les petits vaisseaux, car les travaux de Cherbourg nécessitent une grande quantité de matériaux.

Les ouvriers me désignent les îlots : voici l’île à Canton, grand rocher bizarrement découpé, où les carrières sont nombreuses, entouré de belles plages d’un sable fin mais ne renfermant aucune maison.

L’île du Renard, rocher hérissé et tailladé, possède une forge ;

une forge encore dans chacune des îles Fougère et Toinot, dans Losquet et Lierne.

carte marine

Ces écueils , si petits que les cartes ne donnent souvent pas leur nom, sont donc très vivants ; ils forment au mouillage de Toinot le cadre le plus saisissant qu’on puisse rencontrer, par le contraste de leur aridité absolue et du travail dont leurs roches sont l’objet.

L’extraction est faite par de petits patrons, ou même des tâcherons louant une carrière et vendant la pierre directement ; la plupart se bornent à échanger le produit de leur travail contre les aliments et objets de ménage dont ils ont besoin.

L’aubergiste-boulanger leur fournit la farine, les fagots d’ajonc nécessaires aux foyers  -car l’île n’a pas de combustible- et jusqu’à du tabac, pour de la pierre.

Le fond de la nourriture consiste en pommes de terre de l’île, elles sont excellentes et produites en abondance sur les terres louées par le marquis de Broc, propriétaire de ce vaste domaine.

A l’auberge, me disent mes obligeants compagnons, on vous expliquera mieux ce que nous faisons pour gagner notre vie.

Je serre la main aux vaillants carriers dont le repas a pris fin ; ils recommencent à frapper la pierre sonore pour lui donner des formes régulières. Sur tout le rivage et les îlots voisins, le même bruit mat et argentin à la fois se fait entendre.

Nous longeons maintenant une grève formée de galets monstrueux, les carriers vont les chercher pour les débiter à la crête de la côte où les éclats se dressent en talus énorme. La mer qui a amené ces blocs doit être effrayante pendant les tempêtes. En ce moment, elle roule doucement des lames lentes et silencieuses.

A une petite distance l’île déchiquetée du Renard se hérisse en un farouche désordre, les carriers qui l’exploitent autour de leur cantine au toit rouge semblent des fourmis. Près du Renard, les belles plages de l’île à Canton semblent attendre des baigneurs  ils ne viendront sans doute jamais.

Au large, à près de 10 kilomètres de l’île-Grande surgissent d’autres écueils, sur l’un d’eux est la belle tour carrée d’un phare. Ce sont les Triagoz , récifs portés par le plateau sous-marin dont les Sept-iles sont une autre partie émergée. Le phare, construit sur l’îlot de Guen-Bras, a une portée de 15 milles.

  6. Le hameau de Helegueric et le manoir 

carte des lieux-dits

 

Du rivage bouleversé du nord, l’île se relève peu à peu et forme un grande plateau de culture au milieu duquel, au-delà du hameau de Hélégueric,

est une vaste ferme aux allures de manoir avec ses tours rondes. (il s’agit là du “Vieux château des Landes )

C’est le centre agricole de l’île.

Tout autour, les champs déjà dépouillés nous révèlent les récoltes enlevées. Du froment, de l’orge, des pommes de terre, voilà toute la production de l’île ; la quantité est insuffisante  pour cette population considérable, aussi les femmes ne pouvant toutes s’employer à la culture cherchent-elles à la mer des ressources pour aider à l’entretien de leurs pauvres ménages ; la récolte et l’incinération de varechs et goémons, la cueillette de ce lichen appelé mousse de mer dont l’emploi est considérable en pharmacie, occupent un grand nombre d’entre elles. Ce lichen blanc et gélatineux donne lieu à un assez grand commerce.

Mme Le Bail Coadou, qui tient l’auberge et échange des marchandises contre le lichen en expédie six tonnes chaque année ; ce produit est très léger et ces six tonnes représentent le chargement de plusieurs petits navires ; ils prennent des pierres comme lest.

  7. Ty Gward, le Corbeau, Morville et le dolmen 

En quittant le manoir, on suit un sentier conduisant au point culminant de l’île*, amoncellement  de blocs de granit dressé à 34 mètres au-dessus de la mer. *Run al Lannou

Au sommet sont les ruines d’une maison envahies par les pariétaires.

Les murailles et les cheminées sont encore solides ; il suffirait de recouvrir les ruines d’un toit pour avoir un abri confortable.

Ce fut sans doute un poste de guet, car, de là, on découvre l’île entière, une vaste étendue de mer et une partie des îlots de Trégastel.

La côte, au-dessous, est taillée en falaise et séparée par un chenal étroit d’un îlot de rochers activement excavé par les carriers qui y ont construit deux misérables cahutes ; une petite goélette est ancrée au rivage et charge des pierres pour Cherbourg.

Plus loin l’îlot du Corbeau s’élève nu couronné d’une singulière pyramide de pierres plates. 

A côté, l’île Morville, puis les autres rochers qui se dressent au large de Ploumanac’h.

 

Non loin de là, parmi les maigres pâturages hérissés de genêts et entourés de hautes clôtures, un monument mégalithique s’est conservé.

 

C’est un beau dolmen formé d‘une table supportée par six pierres, tout autour une rangée circulaire de grandes dalles forment un cromlech. C’est un des monuments de ce genre les plus complets de Bretagne.

Du haut de ce dolmen, la vue s’étend sur l’île, sur la large baie qui la sépare du territoire de Trégastel.

  8. Retour vers kervegan : les îles d’Aval et d’Erch, le Poullou 

La mer est montée maintenant, elle entoure l’île d’Aval et l’île d’Erch.

carte marine 

Par un sentier bordé de pâtures, puis de champs cultivés, nous gagnons le hameau du Poullou, composé d’humbles maisons ouvrières, mais construites en solide granit, et rejoignons la petite capitale de l’île, Kervégan, où la vaillante Mme Le Bail Coadou nous a préparé à déjeuner avec les ressources de son magasin : des sardines et une soupe à l’oignon, voilà ce qu’on trouve à l’île-Gande lorsqu’on n’a pas annoncé sa visite. Heureusement nous avions cueilli dans les fontaines de Saint-Duzec une botte énorme de cresson, l’on put allonger le menu ; mais l’auberge possède d’excellent vin apporté de Bordeaux par les bateaux qui viennent charger les pierres et Mme Le Bail sait élever la soupe à l’oignon à la hauteur d’un plat national.

– Ah s’écrie mon petit Pierre ravi, on ne sait pas faire de la soupe comme celle-là, à Paris.

– Oui, mon petit bonhomme, il y manquerait six heures de marche ou de voiture par les grèves des Côtes-du-Nord !

Tout en déjeunant, je recueille sur l’existence des insulaires des détails nouveaux. Leur sort s’est bien amélioré depuis que l’on a jeté un pont sur le détroit ; jadis, il fallait parfois renoncer à aller sur le continent, on ne pouvait passer qu’à basse mer, il était impossible d’amener un médecin, il fallait aller, il faut encore aller le chercher à Lannion, mais une voiture peut arriver à toute heure.

Ce pont a donné à l’île des facilités immenses, toutefois le commerce des pierres ne peut guère en profiter, Lannion est une trop petite ville et elle est trop éloignée.

  9. Les mouillages à l’île-Grande 

Le commerce se fait toujours par mer, or, l’île n’a pas de port.

Les navires ne trouvent que trois mouillages où ils viennent échouer :

  • Toinot, entre l’île Fougère et Rucornic ;
  • Morville, près de l’île de ce nom
  • et, non loin du pont et de l’île d’Aval, le mouillage de Penvern.

Mais aucune balise n’en indique l’entrée de jour, aucun feu ne les signale la nuit, aussi les navires hésitent-ils souvent à entrer.

Malgré ce grand commerce, bien plus considérable que le mouvement maritime de Lannion, Enès-Meur n’a donc rien qui ressemble à une organisation maritime ; bien plus, le trafic y est gêné par les formalités  de douane ; on ne peut les faire sur place ; Il faut s’adresser à un autre port.

Et pourtant, dans la belle saison, il y a presque toujours une douzaine de bateaux en charge.

Si les chenaux étaient balisés, si des cales de débarquement étaient construites, si l’atterrissage de nuit était facilité par des feux, l’exploitation des carrières en recevrait une activité bien plus grande.

  10. L’île-Grande, terre de braves gens et de rudes travailleurs 

L’île, par son commerce, par sa population, très dense, mérite qu’on s’intéresse à elle. Sur ce plateau vaste de moins de 200 hectares, c’est-à-dire d’un tiers plus petit que Houat, plus petit encore que Hoëdic, elle a une population trois fois plus considérable. Les écoles sont fréquentées par 140 enfants, 80 garçons et 60 filles. Depuis le mois de novembre 1893, ces écoles sont séparées. Jadis, un seul maître devait inculquer le français à ces 140 petits bretons ! Aujourd’hui encore la tâche est excessive, car on ne saurait diriger avec fruit une telle masse d’enfants. Il faudrait au moins un adjoint pour les plus petits.

Telle est l’île-Grande, un des coins les plus intéressants de notre France et des plus ignorés aussi ; terre de braves gens et de rudes travailleurs.

Au moment où nous quittions l’auberge, on venait de défourner le pain ; femmes et enfants remplissaient l’étroite boutique pour être les premiers aux provisions et j’admirais combien, malgré sa rude existence, tout ce petit monde est propre et paraît heureux. Le travail, un travail pénible mais salutaire, l’absence de cabarets et l’ignorance des séductions des villes ont suffi pour développer et rendre prospères ces petites colonies de carriers qui débitent patiemment les rochers d’Enès-Meur et des îlots voisins, ses satellites.

Carte marine de l’île-Grande et ses îlots

Carte des lieux-dits

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