Tous les articles par Kristin Enez

Arthur à Plestin

 

croix lieueLa croix daterait de l’arrivée des Bretons an Armorique et plus précisémentde celle de Saint-Efflam en pays de Plestin.

Après avoir traversé la mer il arriva sur la baie de sable  ou lieue de grève en la paroisse de Plestin.

lieue de grèveLe vaisseau s’arrêta vis à vis d’un grand roc, au milieu de la grève, nommé Hyrglas. Il y avait là, pour lors, le long de la grève une très grande forêt. ” le grand rocher

D’après les traditions la croix est celle que Saint Efflam planta à l’endroit où son navire toucha terre. On assure que le Saint descendit de son bateau précisément à cet endroit. La légende dit qu’arrivant d’Angleterre il sauva le roi Arthur aux prises avec un effroyable dragon. A cet endroit, la mer avance à la vitesse d’un cheval au galop. La croix servait de point de repère à ceux qui traversaient la lieue de grève : si elle était recouverte par les flots, il était trop tard… si elle était visible, le chemin était praticable ! La croix a disparu en 1944.

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Arthur au pays de Pleumeur

carte région pleumeur

 

Le Château de Kerduel

Kerduel

Selon la tradition, le château de Kerduel était l’une des résidences du roi Arthur. D’ailleurs, le nom de ce château s’apparente au nom du palais du roi Arthur situé en Grande-Bretagne : Carduel.
Selon la légende, par les nuits d’hiver, le roi Arthur hanterait le parc du château de Kerduel sur son cheval blanc.

L’île d’Aval dans la baie de Keryvon

Aval Keryvon

 

 

 

 

 

Penvern et l’île d’Aval

baie de penvern

 

Guéradur et Crech’ Lagadurien (voir carte ci-dessus)

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L’île d’Aval conte l’histoire

De très anciennes traces humaines y sont découvertes :

  •  côté est, des outils grossiers en quartz (datant d’environ 600 000 à 300 000 ans avant J.-C.)
  • traces de présence de l’Homme de Néandertal au Paléolithique moyen (entre 300 000  et 45 000 ans avant J.-C.)
  • au sud de l’île, outils et éclats de silex taillés (racloirs et denticulés) ; les derniers chasseurs-cueilleurs du Mésolithique (entre 10 000 et 5 000 ans av. J.-C.) y ont laissé des petits outils en silex.
  • vers le VIe siècle, des moines s’y installent et édifient, au centre de l’île,  une chapelle dédiée à Saint Marc. croix LoroCette chapelle avait probablement été construite à l’emplacement d’un lieu de culte antique dédié au Dieu Marc’h, aux oreilles de cheval. Selon la tradition celtique, le Dieu Marc’h conduisait les morts vers l’Ile d’Avalon. Au milieu de l’ancien cimetière monastique (délimité par des murets de pierres sèches) se dressent un menhir et une croix mérovingienne.
  • du 19e siècle à 1950 l’île a été habitée par une famille de cultivateurs puis par des carriers (puits, fontaine, crèches, et maison) . Il existe sur l’estran des traces d’extraction de granit et de sable. On y trouve encore une ancienne allée charretière, utilisée par les goémoniers et les carriers, et des pierres de lest abandonnées par les navires de charge.

Aval autrefois

Les légendes et anecdotes ne manquent pas à son sujet !

Dans la Légende arthurienne, l’île d’Aval  (“’île des pommes” : Aval signifie “pomme” en celte), est le lieu où séjournent des fées. Arthur y est emporté par sa sœur Morgane lorsqu’il est blessé au combat, durant la bataille de Salisbury.

On raconte que c’est bien là que repose le Roi Arthur, sous le mégalithe ! Car Arthur aurait été seigneur de Kerduel et les chevaliers de la Table ronde auraient, un temps, séjourné au château.

Une pierre découverte à Guéradur serait celle de l’ancien autel de la chapelle disparue. Certains la jugent mystérieuse… La légende dit que cette pierre était auparavant située sur l’île d’Aval et que d’un bond, le cheval  d’Arthur serait arrivé à Gweradur et y aurait déposé la pierre.

Le hameau de Crec’h Lagadurien, à 2,5 km de Gweradur, serait une colline servant d’observatoire au Roi Urien de Gorre, époux de la fée Morgane. Le nom du hameau signifie “la colline de l’observatoire d’Urien” : crec’h signifie tertre en breton, et lagad signifie œil, regard, clarté.

De la légende à la surprenante réalité…

On dit aussi qu’un cultivateur aurait trouvé une quarantaine de squelettes au pied du menhir. En 1878, Félix Le Dantec a signalé la présence de ces squelettes au crâne allongé (dolichocéphales) à la Société d’Anthropologie de Paris. Les ossements ont été transportés au cimetière de l’Ile-Grande (la chapelle existait encore à l’époque).

A propos de ces squelettes, ce lien vous mènera à deux extraits d’écrits les concernant :

à propos des squelettes de l’île d’Aval

  • l’un très officiel émane de la Société d’Anthropologie de Paris
  • l’autre, écrit par Pierre de la Haye, rapporte ce qui a été affirmé verbalement lors de leur découverte.

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On l’appelait “Rothschild”

à nommerDans la dernière maison à gauche en descendant l’Allée Fleurie Alexandre Guillou naît, le 24 juin 1885, . Il est le troisième enfant de Noël( tailleur de pierres)  et Marie Yvonne Guélou. Ses deux frères, Noël et Jean Marie ont respectivement 7 et 3 ans.

Il ne va certainement pas bien longtemps à l’école, en supposant qu’il y ait déjà mis les pieds car sa fiche matricule militaire précise qu’il n’a pas d’instruction. C’est d’ailleurs très souvent le cas à l’époque.

En 1906, (inscrit maritime depuis 10 mois) il entre  au “Dépôt des Équipages de la Flotte” comme matelot 3ème classe. Dès 1907 il est renvoyé dans ses foyers et rentre à l’île-Grande.

7 ans plus tard…affiche mob gale

Le samedi 1er août 1914, en milieu d’après-midi, le tocsin alerte les populations qui découvrent cette affiche placardée par la gendarmerie.

Alexandre,  comme tous les réservistes, doit rejoindre son corps d’armée. Il y arrive le 16 août.

Le 28 octobre 1914 , il est affecté au 93ème Régiment d’Infanterie.

Pendant cette terrible guerre, Alexandre est blessé plusieurs fois :

  1. le 13 juin 1915, à HÉBUTERNE (dans le Pas-de-Calais) par E.O.  (éclat d’obus) et est évacué 2 jours après sur l’hôpital d’Amboise (très certainement d’ailleurs au célèbre château d’Amboise dont les pièces ont été transformées en salles communes pour blessés). Il est de  retour aux armées un mois après
  2. le 13 octobre 1915, à TAHURE, blessé par balle, il est évacué sur l’hôpital de Paris puis de Corbeil et rentre au front 10 mois plus tard.
  3. le 2 avril 1917 il est à nouveau blessé à la Ferme des Bois de Mortier par E.O (éclat d’obus) et évacué en ambulance
  4. Quatre mois après, le 2 août 1917, un éclat d’obus lui atteint le dos (région sacro-lombaire).

Blessures de guerreNB – Pour trouver des  renseignements sur armées et combattants de la Grande Guerre, ne manquez pas de visiter le “Site du Chtimiste” 

Il est mis en congé illimité de démobilisation en  1919.

Au décès de ses parents, il occupe une “cabane de douanier” désaffectée et vit dans le plus grand dénuement.

Cette remarque a été ajoutée dans les commentaires par Alain S. Comme beaucoup, j’ai connu Rothschild. A cette époque il avait un chien qui s’appelait Compagnon. C’était un chien noir et blanc, genre ratier qui le suivait partout et aussi sur la grève lorsqu’il allait chercher des bigorneaux/praires/palourdes pour les vendre chez Angèle Droumaguet (la commissionnaire et débit de tabac) en échange de quoi il rapportait de quoi étancher sa soif !

Aujourd’hui, cette cabane en ruines ravive le souvenir d’Alexandre chez le promeneur averti qui ne manque pas d’avoir une affectueuse pensée pour lui !

Une pension permanente de 15 % lui est proposée, en 1935, en raison de son handicap (impotence du médius droit). Il doit percevoir la somme et les arriérés.

Pension permanenteAlexandre est pauvre, sans ressource,  mais refuse cette pensionC’est pour cette raison que les île-grandais, abasourdis, lui donnent le surnom de “Rothschild”

Une île-grandaise, Jeannine Le Loët, compose ce poème en 1996

Il avait les yeux clairs et doux
Le clochard de notre île
De son vrai nom Alexandre Le Guillou
Par dérision, nous l’appelions « Rothschild ».

Il avait élu domicile près de la grève
Dans une ancienne cahute de douanier
Malgré le chaud, le froid, faisait-il de beaux rêves ?
Son grand amour : la liberté, nul ne peut le nier.

A trois, ils partaient à la pêche :
Lui, sa chienne Margot et son chat
Margot filait comme une flèche,
Le chat pêchait par-ci, par-là

Tous les soirs, Alexandre faisait son marché,
Puis il rentrait chez lui, la journée achevée,
Vacillant sur ses jambes, le litron au panier,
Le sourire aux lèvres et un coup dans le nez.

Nous l’appelions par dérision « Rothschild »
Ça n’était pas très méchant.
C’était le vagabond de notre île
Et nous n’étions que des enfants.

Dans le pays, quel personnage !
La preuve : c’est que je m’en souviens.
Buriné par le vent, je revois son visage
Parmi tant d’autres… Pourquoi le sien ?…

Il a quitté définitivement son île et sa grève le 1er mars 1959 mais son souvenir reste gravé dans les cœurs île-grandais.

La cabane à « Rothschild » en 1949 ou 1950″. Photo confiée par Eric Lecerf montrant au premier plan son oncle Yvon Le Poursot.

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Listes nominatives : île-Grande

Les recensements systématiques de population commencent en 1836.

registre 1836 page 1

La commune de Pleumeur-Bodou établit des états nominatifs et organise les recensements tous les 5 ans. Ils sont consultables en  ligne  pour la période 1836-1906, sur le site internet des Archives départementales des Côtes d’Armor (voir la rubrique  “liens utiles“)

Pour consulter ceux qui ont été établis entre 1791 et 1800, il faut consulter “la série L” aux archives départementales de Saint-Brieuc.

Ces listes donnent (selon les années) de précieux renseignements, par lieu dans la commune,  sur la composition de la famille, l’âge, le lieu de naissance de chaque individu, sa place dans le ménage, sa profession , son employeur.

colonnesElles permettent, par année de recensement, de constater les évolutions significatives par

  • le dénombrement de la population, des maisons et ménages de l’île-Grande,

récapitulation 1856

  • la mise en évidence des activités professionnelles,
  • un répertoire des commerçants,
  • la liste des lieux-dits de l’île,
  • la gestion des terres agricoles par le système de “convenant”

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Jean Bart, le Corsaire de l’île-Grande

Dans les années 80, Belka (le « kabyle de l’île-Grande ») a rédigé cet hommage à un fameux personnage resté dans les mémoires !

C’est la vie passionnante d’un très attachant personnage île-Grandais : « Jean Marie Choquer » surnommé « Jean Bart le Corsaire ».

Il est né le 11 septembre 1901.

Très jeune, il a bourlingué sur toutes les mers.

Il était officier à bord du Panda, un voilier de 35 mètres de long, aux deux grands mâts, qui appartenait, à cette époque, à l’empereur Bao-Daï  (le dernier empereur du Vietnam).

Voici Jean Marie Choquer, dit Jean Bart, à droite sur la photo.

On le surnommait « Jean Bart, le Corsaire » en raison de son athlétique corpulence ! Ses mains étaient velues, sa voix perçait comme une onde et résonnait l’autorité du loup de mer, ses yeux traquaient l’obscurité. Sa générosité était innée.

Je lui rendais souvent visite et le surprenais dans les lectures. Ses livres favoris contaient la vie des personnages qui ont défrayé l’histoire des corsaires, dont Surcouf : Il aimait revivre les épopées de ces aventuriers ! Il n’était pas du genre « une femme dans chaque port ».

Le vieux loup de mer regrettait son temps, celui de la voile. Il m’expliquait « pour sauver un bateau sur les mers déchaînées, c’était dur».  Il ne craignait ni les déferlantes, ni les vents furieux.

« J’avais des hommes courageux. La marine, dans le temps, c’était la vraie. Maintenant, la mentalité a changé avec le moteur.

J’ai sauvé des naufragés. Un jour où l’appel de la sirène était insistant, je n’ai pas eu le temps de mettre mon caleçon ! J’ai perdu mon pantalon en me jetant à l’eau ! Je ne rédigeais jamais de rapport car on ne faisait pas la course aux médailles… Nous n’étions heureux que sur l’eau.

J’ai tout fait dans ma vie, même vétérinaire… tout ? Enfin… sauf curé ! J’ai eu la chance d’être inscrit maritime (je ne me voyais pas travaillant sur terre ou à l’usine). C’était le seul métier qui me permettait de voir des pays, de rencontrer d’autres civilisations, d’être libre. Tout se savourait, les ruelles des souks, les épices, le marchandage des bijoux, des tapis, des tissus…

Depuis longtemps la mer est malmenée par les ravages causés par les chalutiers et leurs kilomètres de filets, les chasseurs de baleines, de marsouins, de morses. Les fonds de mer sont raclés. Il n’y a pas si longtemps, les marsouins chassaient ici les sardines, la côte regorgeait d’oursins, de poulpes, de calamars, de daurades… il y avait de tout. »

Tout en se souvenant, il coupait l’espace de sa main comme pour dépoussiérer l’air afin de mieux apercevoir le film de sa jeunesse. Il racontait avec boulimie les aventures de sa vie et ce que les cultures des populations rencontrées avaient pu lui apporter. Ses récits imagés ressemblaient à une exposition.

“Le Télégramme” journal régional, lui a consacré un article tant ce personnage atypique suscitait l’intérêt. (numéro du 27 juillet 1971)

On aurait dit une figure de proue échouée sur une grève de souvenirs.

C’était une belle matinée, l’île s’exposait aux rayons faiblissants du soleil. Au port, la houle faisait danser les bateaux sous un envol bruyant de goélands. Ce 8 septembre 1983, Jean Marie s’éteignait.

Marie Job Kerguenou

vieille dameMarie-Job Kerguénou était commissionnaire à l’Île-Grande (en breton Enes-Veur) sur la côte trégorroise.

Lannion marché2

Une fois la semaine, le jeudi, elle se rendait à “Lannuon”, pour le marché, dans une charrette à demi “déglinguée”, attelée d’un pauvre bidet.

Quant au harnais, plus misérable encore que la bête, il était, comme on dit, “tout sur ficelles”. C’était miracle que la vieille et son équipage ne fussent pas restés vingt fois en détresse dans la route de grève, coupée de vase et semée de roches, qui, aux heures de mer basse, met l’île en communication avec grève dans la nuitle continent.

D’autant que Marie-Job était toujours de nuit à franchir ce passage, partant le matin bien avant l’aube et ne rentrant guère qu’avec la lune quand il y en avait.
C’était miracle, pareillement, qu’elle n’eût jamais fait de mauvaise rencontre, car, enfin, ce ne sont pas les rôdeurs qui manquent dans ces parages de Pleumeur et de Trébeurden et les marchandises, dont la carriole de la commissionnaire rapportait habituellement sa charge, étaient pour tenter des gens peu scrupuleux qui ne se livrent à la quête des épaves de mer que parce qu’ils n’ont pas mieux à glaner,

On lui demandait quelquefois :
Vous n’avez pas peur aussi, Marie-Job, à voyager de la sorte, la nuit, toute seule par les chemins ?

À quoi elle répondait :
Ce sont les autres, au contraire, qui ont peur, ils croient, au bruit que fait ma charrette, que c’est celle de l’Ankou

Et c’est vrai que, dans l’obscurité, on pouvait, s’y méprendre tant l’essieu grinçait, tant les ferrailles souffraient et tant le cheval lui-même avait l’air d’une de l’autre monde.

charrette de l'ankou
Puis, s’il faut tout dire, c’est ce que la vieille Marie-Job n’avouait pas : elle était réputée, dans le pays, pour être un peu sorcière. Elle savait des “secrets”, et les chenapans, même les plus audacieux, préféraient se tenir respectueusement à distance plutôt que de s’exposer à ses maléfices.
Une nuit pourtant, il lui arriva une aventure que voici…

C’était en hiver, sur la fin de décembre. Depuis le commencement de la semaine, il gelait à faire éclater les pierres des tombeaux.
Bien qu’habituée aux pires intempéries, Marie-Job avait déclaré que, si le froid était vif, elle ne se rendrait sûrement pas au marché de Lannion, non pas tant par ménagement pour sa propre personne que par amitié pour Mogis, son cheval, qui comme elle disait, était toute sa famille.
Mais voilà que, le mercredi soir, à l’heure de l’Angélus, elle vit entrer chez elle Clauda Goff, la marchande de tabac.

Est-ce vrai que le bruit court, Marie-Job, que vous ne comptez pas aller demain au marché ?
vieux chevalQuoi donc ! Clauda Goff, aurais-je la conscience d’une chrétienne si je mettais Mogis dehors par un temps comme celui-ci où les goélands eux-mêmes n’osent pas montrer leur bec ?
Je vous le demande, pour l’amour de moi. Vous savez si je vous ai toujours donné à gagner, Marie-Job… De grâce, ne me refusez point. Ma provision de tabac-carotte touche à sa fin. Si je ne l’ai pas renouvelée pour dimanche, que répondrai-je aux carriers, quand ils viendront tous, à l’issue de la basse messe, acheter de quoi chiquer pour la semaine ?

Il faut vous dire qu’Enes-Veur est l’île des carriers : ils sont là, pour le moins, au nombre de trois ou quatre cents qui travaillent la roche pour en faire de la pierre de taille, et ce ne sont pas des gaillards commodes tous les jours, comme vous pensez, surtout qu’il y a parmi eux autant de Normands que de Bretons.

épicerie

Sûrement, Clauda Goff ne se tourmentait pas sans raison car ils étaient gens à mettre boutique à sac s’il advenait que son débit, le seul de l’île, ne leur fournît pas ce dont ils avaient besoin.

Marie-Job Kerguénou comprenait très bien cela. C’était elle, qui, chaque jeudi, avait mission d’aller quérir le tabac aux bureaux de la régie ; tabac allumettes

et, en vérité, ça la chagrinait fort d’être cause que, le dimanche suivant, sa commère recevrait des reproches et peut-être des duretés.

Mais, d’autre part, il y avait Mogis, le pauvre cher Mogis !… Puis elle avait comme un pressentiment que, pour elle-même, ce serait une mauvaise chose de partir. Une voix lui conseillait en dedans :Ne change point ta résolution : tu avais décidé de rester, reste !

L’autre cependant suppliait toujours.fumeur pensée

Alors, Marie-Job qui était brusque dans ses manières, mais qui avait le cœur le plus sensible, finit par lui répondre :
C’est bien, vous aurez votre tabac.
Et elle se dirigea vers la crèche pour faire la toilette de Mogis comme à la veille de chaque voyage.

marée basseLe lendemain, à l’heure de la marée basse, elle quittait l’île dans son équipement coutumier, ses mitaines rousses aux mains et sa cape de grosse bure sur les épaules, criant :hue !” à Mogis dont la bise piquait les oreilles, comme si elle les eût criblé d’aiguilles. Ni la vieille femme ni son vieux cheval ne se sentaient en train. Ils arrivèrent cependant à Lannion sans encombre.

Dans l’auberge où Marie-Job faisait sa descente, et qui était à l’enseigne de l’Ancre d’Argent, sur le quai,

Lannion quaisl’hôtesse, quand elle la vit reparaître, après ses commissions terminées, lui dit :

Jésus ! maria ! Vous ne songez pas repartir, au moins ! savez-vous que vous serez changée en glace avant d’atteindre l’Ile-Grande ?…
Et elle insista pour la retenir à coucher. Mais la vieille fut inflexible.
Comme je suis venue, je m’en retournerai. Donnez-moi seulement une tasse de café bien chaud et un petit verre de gloria.verre et tasse
Tout de même, on voyait bien qu’elle n’avait pas sa tête des bons jours. Au moment de prendre congé de l’hôtesse de l’Ancre d’Argent, elle lui dit d’un ton triste :
J’ai idée que le retour sera dur. Il y a dans mon oreille gauche quelque chose qui sonne un mauvais son…..
Mais cela ne l’empêcha pas de fouetter Mogis et de se remettre en route, sous le soir hâtif de décembre qui tombait, après avoir fait un signe de croix, en vraie chrétienne qui sait qu’il faut toujours avoir Dieu de son côté.

Jusque passé Pleumeur, tout alla bien, sauf que le froid devenait de plus en plus vif et que Marie-Job, sur son siège, parmi les paquets dont la carrioles était pleine, sentait son corps et son esprit s’engourdir.

rênes chapeletPour essayer de se tenir réveillée, elle tira son chapelet et, tout en conduisant d’une main, commença de l’égrener de l’autre, pour être plus sûre de résister au sommeil, elle récita tout haut les dizaines. Mais le bruit même de sa voix acheva de la bercer comme une chanson de sorte que, malgré ses efforts, elle finit, sinon par s’endormir, du moins par perdre conscience.
Brusquement, à travers sa torpeur, elle eut le sentiment qu’il se passait quelque chose d’insolite. Elle se frotta les yeux, rappela sa pensée et constata que la voiture était arrêtée.
Eh bien ! Mogis ? grommela-t-elle.
Mogis secoua ses oreilles poilues, mais ne bougea point.
Elle le toucha du fouet. il ne bougea pas davantage. alors elle le frappa avec le manche. il bomba son échine sous les coups et demeura inébranlable. On voyait ses flancs haleter comme un soufflet de forge et deux fumées blanchâtres s’échapper de ses naseaux dans la nuit glacée, car il était nuit pleine à cette heure et les étoiles brillaient toutes bleues au firmament.
Voici du nouveau, songea Marie-Job Kerguenou.

Mogis, depuis dix-sept ans bientôt qu’ils faisaient ménage ensemble, comme elle disait, s’était constamment montré un animal exemplaire, ne voulant que ce que voulait sa maîtresse. Qu’est-ce donc qui le prenait ainsi ce soir, à l’improviste, quand il avait autant de raisons de se hâter vers le chaud de sa crèche qu’elle, Marie-Job, vers le chaud de son lit ? Elle se décida, non sans maugréer, à descendre.  Elle s’attendait à trouver quelque obstacle, peut-être quelque ivrogne couché en travers de la chaussée. Mais elle eut beau regarder, fouiller l’ombre en avant d’elle, (ils étaient à l’endroit où le chemin dévale vers Trovern pour s’engager ensuite dans la grève) elle n’aperçut rien d’extraordinaire. La route fuyait déserte entre les talus qui, seuls, projetaient sur elle, çà et là, l’ombre de leurs chênes ébranchés.
Allons, Mogis ! dit la vieille, en manière d’encouragement.
Et elle saisit le cheval par la bride. Le cheval renifla bruyamment, secoua la tête, et s’arc-bouta sur ses pieds de devant, refusant de faire un pas.
Alors, Marie-Job comprit qu’il devait y avoir quelque empêchement surnaturel. Je vous ai dit qu’elle était un peu sorcière. Une autre à sa place eût été saisit de frayeur. Mais elle qui savait les gestes qu’il faut faire et les paroles qu’il faut prononcer selon les circonstances, elle dessina une croix sur la route avec son fouet, en disant :
Par cette croix que je trace avec mon gagne-pain, j’ordonne à la chose ou la personne qui est ici et que je ne vois point, de déclarer si elle y est de la part de Dieu ou de la part du diable.
croixElle n’eut pas plus tôt dit qu’une voix lui répondit du fond de la douve :
C’est ce que je porte qui empêche votre cheval de passer.
Elle marcha bravement, son fouet au cou, vers l’endroit d’où venait la voix.

Et elle vit un petit homme très vieux, très vieux, qui se tenait accroupi dans l’herbe, comme rompu de fatigue. Il avait l’air si las, si triste, si misérable, qu’elle en eut pitié.
A quoi donc songez-vous, mon ancien, de rester assis là, par une nuit pareille, au risque de périr ?
J’attends, fit-il, qu’une âme compatissante m’aide à me relever.
Qui que vous soyez, corps ou esprit, chrétien ou païen, il ne sera pas dit que l’assistance de Marie-Job Kerguénou vous aura manqué, murmura l’excellente femme en se penchant vers le malheureux.
très vieuxAvec son secours, il parvint à se remettre sur ses jambes, mais son dos restait plié comme sous un invisible fardeau. Marie-Job lui demanda :
Où donc est ce que vous portez et qui a la vertu d’effrayer les animaux ?
Le petit vieux répondit d’un ton plaintif :
Vos yeux ne peuvent le voir mais les naseaux de votre cheval l’ont flairé. Les animaux en savent souvent plus long que les hommes. Le vôtre ne continuera son chemin désormais que lorsqu’il ne me sentira plus ni devant lui ni derrière lui, sur cette route.
Vous ne voulez cependant pas que je reste ici jusqu’à vitam æternam. J’ai besoin de rentrer à l’Ile-Grande. Puisque je vous ai rendu service, à votre tour, conseillez-moi : Que faut-il que je fasse encore ?
Je n’ai le droit de rien demander : c’est à vous d’offrir.
Pour la première fois de sa vie peut-être, Marie-Job Kerguénou la commissionnaire demeura un instant embarrassée.
Ni devant, ni derrière lui, sur la route, songeait-elle. Quel moyen trouver ?… Une fois dans ma voiture, vous ne serez plus sur la route. Montez !
Dieu vous bénisse ! dit le vieux petit homme. Vous avez deviné.
Et il se traîna tout courbé vers la charrette où il eut mille peines à se hisser, quoique Marie-Job le poussât des deux mains. Quand il se laissa tomber sur l’unique siège, on eût dit que l’essieu fléchissait et il y eut un choc sourd comme un bruit de planches heurtées. La bonne femme s’installa tant bien que mal auprès de cet étrange compagnon et Mogis, tout de suite, prit le trot avec une ardeur qui n’était guère dans ses habitudes, même quand il commençait à respirer l’odeur de l’étable.
Alors, c’est aussi l’Ile-Grande qui est le but de votre voyage ? interrogea Marie-Job, au bout de quelques instants, histoire de rompre le silence.
Oui, dit brièvement le vieux qui ne semblait pas causeur et demeurait recroquevillé en deux, sans doute sous le poids de ce fardeau qu’on ne voyait pas.
Je n’ai pas souvenir de vous y avoir jamais rencontré.
Oh ! non, vous étiez trop jeune quand j’en suis parti.
Et vous arrivez de loin, à ce qu’il paraît ?
De très loin.
Marie-Job n’osa le questionner davantage.

piste grèveD’ailleurs on entrait dans la grève où il y avait à faire attention, à cause des fondrières de vase et des roches de pierre noire éparses le long de la mauvaise piste qui tenait lieu de chemin. La commis-sionnaire ne fut pas sans remarquer, à ce propos, que les roues de la charrette s’enfonçaient dans le sable plus que de coutume.
Sapristi, marmonne-t-elle entre ses dents, il faut que nous soyons terriblement chargés ! …
Et, comme elle avait pris très peu de commissions en ville, comme d’autre part le vieux petit homme, tout rabougri, ne devait guère peser plus qu’un garçonnet, force était de supposer que c’était ce qu’il disait porter qui pesait si lourd.
Et cela ne laissait pas de donner beaucoup à réfléchir à la bonne femme, peut-être aussi à Mogis lui-même qui, malgré son entrain, commençait à faiblir et butait presque à chaque pas. Lorsqu’il atteignit enfin la terre d’Enes-Veur, il n’avait plus un poil de sec.
Là, vous savez, il y a deux embranchements, l’un tournant à gauche vers l’église paroissiale de Saint-Sauveur, l’autre filant tout droit sur le bourg où Marie-Job Kerguénou avait sa “demeure”. Mogis ayant fait halte, sans doute afin de reprendre haleine, elle en profita pour dire à son muet compagnon dont elle était plus que pressée de se séparer :
Nous voici à l’île, mon ancien. Dieu vous conduise en votre route !
Soit, gémit le vieux petit homme.
Et il essaya de se lever, mais se fut pour retomber aussi vite sur le siège, sinon de tout son poids, du moins de tout le poids de la chose inconnue. Et, de nouveau, l’essieu ploya ; de nouveau le bruit des planches heurtées se fit entendre.

Jamais je ne pourrai, soupira-t-il avec un accent si douloureux que Marie-Job en fut remuée jusqu’aux entrailles.
Allons, dit-elle, quoique je ne comprenne rien à vos manières et quelque hâte que j’ai d’être chez moi, s’il y a encore quelque chose en quoi je puisse vous servir, parlez.

Eh bien ! répondit-il, menez-moi jusqu’au cimetière de Saint-Sauveur.
cimetière– Au cimetière ! à pareille heure !… Marie-Job fut sur le point de répliquer qu’avec tout son bon vouloir elle ne pouvait pas faire cela pour lui, mais Mogis ne lui en laissa pas le temps. Comme s’il eût entendu la phrase du vieux petit bonhomme, il s’engagea sur la gauche, dans le chemin de Saint-Sauveur. Marie-Quand ils arrivèrent auprès de l’enclos des morts, la grille, contrairement à l’usage, était ouverte. L’étrange pèlerin eut un cri de satisfaction.
Vous voyez que je suis attendu, dit-il. Ce n’est, en vérité, pas trop tôt.
Et, retrouvant une vigueur qu’on ne lui eût jamais soupçonnée, il sauta presque légèrement à terre.
Tant mieux donc, dit Marie-Job en s’apprêtant à prendre congé.
Mais elle n’était pas au terme de son aventure car à peine eut-elle ajouté, comme il convient :Au revoir jusqu’à une autre fois, que le vieux petit homme repartit :
Non pas, s’il vous plaît ! … Puisque vous m’avez accompagné en ce lieu, vous n’êtes plus libre de vous en aller avant que j’aie parachevé ma tâche, sinon, le poids que je porte, c’est vous qui l’aurez à l’avenir sur vos épaules… Je vous le conseille dans votre intérêt et parce que vous avez été compatissante à mon égard : descendez et suivez-moi.
Marie-Job Kerguénou, je l’ai dit, n’était pas une personne facile à intimider, mais, au ton avec lequel le vieux petit homme prononça ces paroles, elle sentit que ce qu’il y avait de plus raisonnable à faire, c’était d’obéir.
Elle mit donc pied à terre, après avoir abandonné les guides sur la croupe de Mogis.
Voici reprit l’autre : j’ai besoin de savoir où est enterré le dernier mort de la famille des Pasquiou.
N’est-ce que cela, répondit-elle, j’étais au convoi. Venez.
Elle de s’orienter parmi les tombes dont les dalles de pierre grise se pressaient côte à côte, assez nettement visibles sous la clarté des étoiles. et, quand elle eut trouvé ce qu’elle cherchait :
tombeTenez ! La croix est toute neuve. Il doit y avoir dessus le nom de Jeanne-Yvonne Pasquiou, femme Squérent… Moi, mes parents oublièrent de me faire apprendre à lire.
Et moi, il y a longtemps que je l’ai désappris, riposta le vieux petit homme. Mais nous allons bien voir si vous ne faites pas erreur.
Ce disant, il se prosterna, la tête en avant, au pied de la tombe. et alors, se passa une chose effrayante, une chose incroyable…

La pierre se souleva, tourna sur un de ses couvercle tombebords comme le couvercle d’un coffre et Marie-Job Kerguénou sentit sur son visage le souffle froid de la mort, tandis que sous terre retentissait un son mat, comme le bruit d’un cercueil heurtant le fond de la fosse.
Elle murmura, blême d’épouvante :
Doué da bardon’ an Anaon (Dieu pardonne aux Défunts) !
Vous avez d’un seul coup délivré deux âmes, dit, près d’elle, la voix de son compagnon.
Il était debout, maintenant, et tout transformé. Le vieux petit bonhomme avait redressé sa taille et apparaissait subitement grandi. La commissionnaire put enfin voir à plein son visage…

Le nez manquait ; la place des yeux était vide.
N’ayez point peur, Marie-Job Kerguénou, dit-il. Je suis Mathias Carvennec dont vous avez sans doute entendu parler, jadis, par votre père, car nous fûmes camarades de jeunesse. Il vint, avec les autres gars de l’île, jusqu’au haut de la côte où vous m’avez rencontré, nous faire la conduite, à Patrice Pasquiou et à moi, quand nous fûmes pris pour le service par le sort. C’était au temps de Napoléon le Vieux. Nous fûmes envoyés à la guerre l’un et l’autre, dans le même régiment. Patrice fut frappé d’une balle, à mes côtés ; le soir, à l’ambulance, il me dit : “Je vais mourir ; voici tout mon argent ; tâche qu’on m’enterre dans un endroit facile à reconnaître, de telle sorte, si tu survis, que tu puisses ramener mes os à l’Ile-Grande et les faire déposer auprès des reliques de mes pères, dans la terre de mon pays”.
Il me laissait une somme considérable, au moins deux cents écus. Je payai pour qu’on le mit dans une fosse à part mais, plusieurs mois après, quand on nous dit que la guerre était finie et que nous allions être congédiés, ma joie fut si vive que je négligeai la recommandation de Patrice Pasquiou : malgré mon serment, je rentrai sans lui. Comme mes parents, dans l’intervalle, avaient pris une ferme à Locquémeau, c’est là que je vins les rejoindre. Là aussi, je me mariai, là je fis souche d’enfants, là enfin je mourus il y a quinze ans.

Mais je ne fus pas plus tôt dans ma tombe qu’il me fallut me lever. Tant que je n’aurais pas acquitté ma dette envers mon ami, je n’aurais pas droit au repos. J’ai dû aller chercher Pasquiou : voici quinze ans que je marche, ne voyageant que du coucher du soleil au chant du coq et faisant à reculons, les nuits paires la moitié, plus la moitié du chemin que j’avais gagné les nuits impaires. Le cercueil de Patrice Pasquiou, sur mes épaules, pesait le poids de l’arbre entier qui en avait fourni les planches. C’est lui que vous avez entendu, par instants, rendre ce son de bois qu’on heurte. Sans votre bénignité, et celle de votre cheval, j’en aurais encore eu pour plus d’une année avant d’arriver à la fin de ma pénitence. Maintenant mon temps est accompli. Dieu vous récompensera sous peu, Marie-Job Kerguénou. Rentrez chez vous en paix et, demain, mettez toutes vos affaires en ordre. Car ce voyage sera le dernier que vous aurez fait, vous et votre Mogis. A bientôt, dans les Joies !
A peine eut-il achevé ces mots que la commissionnaire se trouve seule parmi les tombes. Le mort avait disparu. A l’horloge de l’église, minuit sonnait. La pauvre femme se sentit toute transie ; elle s’empressa de remonter dans sa carriole et atteignit enfin sa maison. Le lendemain, quand Claudia Goff vint prendre livraison de son tabac, elle trouva Marie-Job au lit :
Vous êtes donc malade ? lui demanda-t-elle avec intérêt.
Dites que je touche à ma passion, lui répondit Marie-Job Kerguénou. C’est à cause de vous ; mais j’ai assez vécu, je ne regrette rien. Ayez seulement l’obligeance de m’envoyer un prêtre.
Elle mourut le jour même, Dieu lui pardonne ! Et après qu’on l’eût mise en terre, il fallut également “planter” Mogis ; il était complètement froid, quand on alla voir dans sa crèche.

La Légende de la mort” d’Anatole Le Braz (1893)

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